HISTOIRE D'ÉCHAUFFOUR

PAR LE GENERAL P. DE LESQUEN

Au Pays d'Argentelles – La Revue Culturelle de l'Orne

Juillet – septembre 1979

 

Vous découvrirez à travers ces pages l'histoire d'Echouffour écrit par le Général P. LESQUEN.

Il nous présente tout d'abord les origines d'Echauffour et nous rappelle la légende de ce nom. Il retrace ensuite du moyen âge à nos jour l'histoire d'Echauffour à travers le château. Puis suit l'histoire de la paroisse et du Poète Echauffourien  Paul HAREL.

 

Table des matières

 

1. Les origines

2. Le moyen âge

3. Les Giroie.

4. Les Harcourt

5. Les Le Gris

6. Les Erard

7. Les Roncherolles de Pont-Saint-Pierre

8. Les Montreuil et les Sade

 

L'ABBE LAFOSSE

 

PAUL HAREL

 

 

1. Les origines

 

Le site d'Échauffour fut certainement habité depuis la plus haute antiquité. Une notable activité y régnait déjà aux temps préhistoriques, et c'est ainsi que les habitants de cette époque nous ont laissé de beaux menhirs encore en place, appelés aujourd'hui les "Croûtes", et aussi un dolmen et d'autres belles pierres jonchant le sol ; des haches polies ont également été découvertes (1).

Aux temps gallo-romains, le site était très habité, et c'est à plusieurs reprises que des sépultures de cette époque ont été mises à jour. Dans l'une d'elles fut découvert un magnifique torque (collier de cuivre, parure d'un chef gaulois). D'autres vestiges du passé, tels que pièces de bronze de Néxon, haches en fer, poteries, débris de vêtements, attestent qu'une nombreuse population habitait le territoire actuel de la commune. D'ailleurs, il est certain que le pays était traversé par des voies romaines qui contribuaient à y entretenir une bonne activité.

La présence ici des cultes de saint Martin et de saint Germain, comme à Argentan, paraît indiquer que le site a été évangélisé au Ve siècle par les disciples de saint Martin.

Plus tard, au VIe siècle, aux temps mérovingiens, un saint moine du nom d'Évroult, fuyant les désordres du monde, vint se retirer à proximité dans un lieu écarté de la forêt d'Ouche (aujourd'hui de Saint-Evroult‑Notre‑Dame‑du‑Bois); les dernières frondaisons de cette forêt s'arrêtaient sur les crêtes limitant au Nord les terres d'Échauffour et descendaient vers le Sud jusqu'au cours de la Risle. Ayant groupé des disciples autour de lui, Evroult fonda un monastère dont le rayonnement fut très grand dans les siècles suivants et dont dépendait un important prieuré situé à Echauffour, au bourg actuel de Saint‑André.

Un moine de ce monastère, Orderic Vital, vivant à la fin du XIe siècle et au début du XIIe, a écrit une très intéressante histoire de Normandie à son époque. Il raconte dans son livre la très curieuse légende d'oÙ proviendrait le nom même d'Echauffour.

Voici le récit de cette légende qui se trouve au livre VI de l'Histoire de Normandie d'Orderic Vital (2).

"L'homme de Dieu (Evroult), voyant qu'il ne lui était plus possible de supporter l'affluence des pèlerins qui venaient à lui, prit toutes les dispositions convenables dans son monastère, puis il se retira secrètement et, pendant trois ans, se cacha dans une certaine crypte, si bien que presque aucun de ses moines ne connut son asile, à l'exception d'un seul nommé Malchus, qui était le filleul de l'homme de Dieu et qui, plus intime que les autres, connaissait tous ses secrets. Cette crypte était placée sur le bord d'un ruisseau sous une montagne couverte de bois épais, et était éloignée du monastère de près d'une demi‑lieue. Cependant le diable, ennemi de tout ce qui est bien, voyant les moines se livrer aux bonnes oeuvres, s'efforça de les énivrer méchamment du fiel de sa méchanceté, et de les livrer tous également à des troubles criminels. En conséquence, il suscita parmi eux une sédition qui fut si violente que deux des religieux furent tués et que tous les autres furent affligés dune indicible douleur. Le filleul du serviteur de Dieu, voyant cette incurable plaie sur le corps de ses frères, courut en toute hâte vers le médecin qui pouvait la guérir. Dès que le saint homme le vit venir de loin, il comprit que ce n'était pas sans cause qu'il courait si vite, et, venait à sa rencontre, il lui demanda la cause de son arrivée, Malchus lui exposa comment les frères, par l'impulsion du démon, avaient été poussés à la sédition.

Quand Evroult eut entendu ce récit, enflammé du zèle de Dieu, il frémit et accourut en toute hâte avec le messager. En arrivant près du couvent, parvenu au lieu où existe maintenant l'église bâtie en son honneur, toutes les cloches du couvent se mirent à sonner d'elles-mêmes. Il en arriva autant à celles de l'église Notre‑Dame et de l'église de Saint‑Martin que l'on appelle l'Élégante, et où se réunissait la paroisse dans le lieu que l'on appelle vulgairement aujourd'hui la Bercoterie (3).

Alors le diable, voyant venir le saint, prit la figure humaine et s'enfuit. Ce que voyant, le bienheureux, il dit à son filleul – "Mon frère, voyez‑vous courir cet homme ?". Malchus lui répondit : "Seigneur je ne vois rien". Voici, répartit Evroult, le diable transfiguré sous la forme d'un homme, il prend la fuite, et craint de rester plus longtemps en ce lieu". En disant ces mots, il poursuivit Bélial qui fuyait. Quand il fut parvenu au village que les habitants appellent maintenant Échauffour, Satan, qui n'avait pas le pouvoir d'aller plus loin, fut forcé de s'arrêter. Alors le bienheureux Evroult l'aborda hardiment et le jeta dans un four tout chaud qui était disposé pour recevoir le pain, et en ferma aussitôt la bouche avec l'étoupoir de fer que par hasard il trouva là. C'est depuis cet événement que ce lieu s'est appelé Echauffour (sic)."

La tradition veut que ce nom d'Echauffour provienne précisément des hurlements du diable enfermé dans le four par Evroult, et qui criait : "Est chaud le four! Est chaud le four !".

Le récit d'Orderic Vital ne s'arrête pas là, et il nous dit ensuite comment les femmes qui avaient apporté leurs pains purent néanmoins les faire cuire, et aussi comment Évroult ressuscita les deux religieux qui avaient été tués, les confessa, et leur donna le Corps du Seigneur avant qu'ils ne rendissent à nouveau l'esprit !...

Orderic Vital nomme cette paroisse du nom latin d'Escalfum qui a donné en français Escalfou en 1211 et Eschauffou en 1490 (4). La forme Echauffour n'est attestée qu'ensuite. Les formes anciennes déno­tent une prononciation populaire Échaufou. Le récit qu'on vient de lire prouve que le moine de Saint‑Evroult comprenait le nom comme une corruption de calcis furnus, "le four chaud", et non de calcis furnus, "le four à chaux", puisqu'il s'agit d'un four à pain. En fait, il est plus probable que le nom d'Échauffour provient de la présence de fours à chaux, qui pouvaient aisément être mis en exploitation à cet endroit par suite de la présence simultanée d'affleurements de calcaire et de combustible fourni par le bois des importantes forêts voisines. Cette étymologie est confirmée par un lieu‑dit "le Four à Chaux", sis dans la commune (5).

 

2. Le Moyen Age

 

L'histoire du Moyen Age est caractérisée par les luttes incessantes auxquelles se livraient non seulement les chefs d'État, mais aussi les seigneurs féodaux jaloux de leur autorité.

C'est pour cette raison qu'alors les villes s'entourèrent de murailles, et que des châteaux‑forts furent édifiés dans les campagnes où les seigneurs assuraient leur sécurité et affirmaient leur autorité sur les populations voisines, heureuses éventuellement de trouver un abri à proximité, contre les exactions des seigneurs ou des pays voisins.

C'est bien ce qui se passa à Échauffour où les seigneurs du lieu, à partir du XIe siècle construisirent un château‑fort, l'entretinrent et l'améliorèrent jusqu'à la fin du XVIe siècle tant qu'il conserva une valeur militaire. Aussi, pendant toute cette période, l'histoire d'Échauffour est‑elle plus étroitement liée à celle de son château et à celle des seigneurs qui y résidaient.

Vers l'an mil, le Duc de Normandie Richard II (966‑1027) attribua la seigneurie d'Échauffour à un valeureux guerrier du nom d'Helgon. Cette seigneurie comprenait de vastes domaines s'étendant sur 14 parois­ses et jusqu'à Montreuil‑l'Argillé. Elle mettait ainsi de gros moyens à la disposition de son titulaire qui reçut du Duc la mission de défendre les frontières du duché. C'est pour remplir cette mission qu'à l'origine fut entreprise la construction d'un château‑fort répondant aux conceptions militaires de l'époque.

 

 

3. Les Giroie (XIe – XIIIe siècles)

 

Pour l'aider dans sa mission, Helgon distingua un autre vaillant chevalier issu d'une famille bretonne, nommé Guillaume Giroie, et lui offrit sa fille en mariage. La valeur de ce dernier lui parut telle que, bien qu'il eût deux fils, c'est à sa fille qu'il donna en dot ses fortes seigneuries d'Echauffour et de Montreuil‑l'Argillé.

Mais Helgon et sa fille moururent avant que le mariage n'ait pu avoir lieu. Guillaume Giroie n'en resta pas moins en possession de ces seigneuries et il épousa par la suite Gislette de Bastemberg de Montfort­sur‑Risle, dont il eut sept fils et quatre filles. Il déploya tout de suite une grande activité pour faire d'Échauffour une place importante et pour augmenter son rayonnement dans le pays. Comme il était très pieux, il fit construire sur ses biens une église à Echauffour qu'il dédia à l'apôtre saint André. Cette église, fortement remaniée au cours des âges, est encore de nos jours placée sous le vocable de saint André.

Parmi les enfants de ‑Guillaume Giroie, quatre filles s'allièrent à des seigneurs distingués de la région, mais ses sept fils périrent dra­matiquement :

- Ernault, l'aîné, mourut accidentellement en luttant avec un jeune homme de Montreuil‑l'Argillé.

- Guillaume, le second, succéda à son père à Échauffour, mais après une vie aventureuse, mourut en Italie en 1056.

- Foulque, le troisième, fût assassiné par son frère Robert.

- Robert, le quatrième, seigneur de Saint‑Céneri, périt empoisonné par sa femme.

Raoul, le cinquième, dit "Male couronné", était fort curieux d'art médical. Il devint moine de Saint‑Évroult et "obtint à force de prière la maladie de la lèpre".

- Hugues, le sixième, fut tué accidentellement par un de ses écuyers alors qu'il s'exerçait au tir à l'arc à proximité du château sur l'empla­cement actuel du hameau de Saint‑Germain d'Échauffour. Avant de mourir, Hugues ordonna à son meurtrier involontaire de s'enfuir afin qu'il ne soit pas arrêté et puni. Plus tard, les siens firent construire l'église de Saint‑Germain d'Échauffour, en expiation et à la mémoire du disparu.

- Le dernier Giroie, le septième, mourut fou après une expédition sacrilège sur les terres de l'évêque de Lisieux.

Guillaume II Giroie qui succéda à son père à Échauffour était né en 1021. Il épousa Hiltrude de Beine, fille du seigneur qui à la même époque bâtissait le château voisin de L'Aigle (6). De ce mariage naquit un fils, Ernault, mais, devenu veuf, Guillaume épousa en seconde noces Emma du Tanney, fille de Vauquelin du Tanney, en Cisai, qui lui donna un second fils prénommé également Guillaume. Guillaume II Giroie semble avoir été un seigneur ardent, remuant et aventurier. Etant également seigneur de Saint‑Céneri, il accepta à ce titre de rendre hommage et service militaire à Geoffroy de Mayenne et, de ce fait, il se trouva bientôt en antagonisme et même en lutte avec le Duc de Normandie dont ses voisins Talvas de Bellème et leur gendre Mont­gommery étaient de fermes soutiens dans la région. En 1044, il se réconcilia avec Talvas de Bellème qui le convia même à ses noces à Alençon. Mais, après boire, Guillaume Giroie aurait tenu de tels propos que Talvas le fit saisir, le fit émasculer et essoriller! Secouru par son frère Raoul, il se remit de ses blessures et laissant son fils Ernault à Echauffour et son frère Robert à Saint‑Céneri, il partit pour l'Italie (7). Il en revint en 1047 pour se faire moine à l'abbaye du Bec. Puis ayant donné par une charte à Richard, abbé de Saint‑Évroult, "les églises de Saint‑André d'Échauffour avec les quatre chapelles de Notre‑Dame, de Saint‑Laurent, de Saint‑Martin, de Saint‑Germain et des dîmes qui en dépendaient, plus la dîme de toute la prévôté et 20 sous monnaie courante, la dîme de toute la forêt, etc...". Il donna également à Herlin, les ruines de l'abbaye de Saint‑Evroult; il la rebâtit de ses deniers et s'y retira comme simple religieux, mais demanda par la suite à son Père Abbé de retourner en Italie où il devint porte‑étendard de Saint Pierre et mourut en 1056.

Ernault, le fils de Guillaume II Giroie, que son père avait installé à Échauffour en 1047, paraît avoir été aussi ardent, aussi remuant et aussi aventurier que son père. Il épousa ses inimitiés et ses rancunes et reprit les intrigues et la lutte sournoise que menait son père contre le nouveau Duc de Normandie Guillaume le Bâtard et contre son lieu­tenant Montgommery, l'époux de Mabile de Bellême. Cette lutte prit un caractère violent en 1059, mais Ernault fut défait; son domaine d'Échauffour lui fut confisqué et attribué aux Montgommery.

Il se réfugia alors à Courville‑en‑Beauce, chez des cousins d'où il lançait sur la région d'Echauffour des expéditions dévastatrices et ino­pinées. Une nuit, il arrive à Echauffour, au pied de son ancien château dont il connaît bien les‑ alentours et les petites entrées et, accompagné de quatre cavaliers, ils poussent de telles clameurs que les soixante défenseurs du château, se croyant assiégés par des forces importantes, jugent plus prudent de se retirer. Une autre fois, poussant jusqu'à Saint‑Évroult, il met le feu au bourg et pénétrant dans le couvent il veut tuer le Père Prieur. Mais rencontrant sur son chemin le cellerier (8), celui-ci réussit à l'attendrir, lui faisant remarquer que son père avait relevé cette maison de prières pour le salut de son âme, Ernault, tout contrit et bon diable dans le fond revint à de meilleurs sentiments et déposa une offrande en expiation sur l'autel de Saint‑Evroult.

Pris de remords, il partit ensuite pour l'Italie et revint en 1067 chargé de grandes richesses. Il sollicita alors une audience au Dur, Guillaume à qui il demanda la restitution de son domaine d'Echauffour et lui offrit un manteau précieux en gage de repentir. Le Duc acquiesça. Revenant alors en Beauce, Ernault passa par Echauffour alors tenu par les Montgommery. Il fut accueilli par Mabile, la femme de Roger de Montgommery, qui lui fit servir des rafraîchissements ainsi qu'à ses compagnons. Prévenu à temps, Ernault déclina l'offre, mais son compa­gnon Albert de Montgominery, frère de Roger, accepta; il en mourut empoisonné quatre jours plus tard à Rémalard!

Mais Mabile l'empoisonneuse n'en resta pas là. Craignant d'être obli­gée de restituer Échauffour aux Giroie, elle soudoya, Roger Goulafre de la Goulafrière (9) qui était le maître d'hôtel d'Ernault et celui‑ci fit boire à son patron un breuvage mortel.

Ernault qui était encore à ce moment‑là exilé en Beauce chez des cousins "dans la maison d'autrui et ne pouvant prendre soin de sa santé", nous dit Ordéric Vital, endura de longues et pénibles souffrances avant de mourir après avoir revêtu le jour même l'habit monacal de Saint‑Evroult.

Ernault avait épousé Emma, fille de Turstin Halduc, dont il eut deux fils. L'aîné, Guillaume, devint écuyer du roi de France Philippe I, puis gagna l'Italie où il devint un grand seigneur. Le cadet, Raynald, devint moine de Saint‑Évroult et fut un brillant professeur de littérature et de musique.

Les Montgommery restèrent à Échauffour jusqu'en 1118, mais cette année‑là le château fut assiégé et incendié par les Manceaux conduits par Robert II, fils de Robert de Saint‑Céneri et petit-fils de Guillaume II Giroie qui revendiquait son domaine familial. La paix revenue, le roi de France, Henri Ier fit rendre Echauffour en 1119 à Robert Giroie qui avait épousé Adélaïde, cousine du Duc Guillaume le Conquérant.

Robert II Giroie mourut en 1124, et son fils Robert Ill lui succéda. Ce dernier semble avoir toujours respecté le lien féodal qui l'unissait à son cousin le roi Henri Ier, et mit à la disposition de celui-ci son château et ses forces. C'est ainsi qu'en 1138 il permit à Simon Le Roux d'utiliser son château d'Échauffour comme base de départ pour mener une expédition de représailles dans le duché d'Evreux, sur les terres de Robert de Leicester, ennemi de Henri Ier.

Après Robert III Giroie, Échauffour passa à son frère puiné Guillaume qui le transmit ensuite en héritage à son fils Gervais. Ce dernier vivait encore en 1219 mais mourut peu après et sa veuve, remariée à Guy de Lucy, renonça en 1228, en faveur des religieux de Saint‑Évroult, à tout ce qu'elle pouvait prétendre sur les bois d'Échauffour.

Échauffour revint ensuite à Jean de Saint‑Céneri. dont on sait peu de chose sinon que sa fille Agnès était en 1290 l'épouse de Robert de Thibouville. Le domaine d'Echauffour comprenait alors une grande éten­due de l'actuelle forêt de Saint‑Evroult dont l'exploitation par les moines devait donner lieu à bien des différents entre les propriétaires et les exploitants, si on en juge par une sentence rendue en 1293 par le Vicomte de Pont‑Audemer, sur plainte de Jean, seigneur de Saint­Céneri, et de Robert. de Thibouville, son gendre, "notamment sur ce que le feu de la fosse charbonnière, les dits religieux par la mégarde d'eux ou de leurs gens, avaient fait dommage aux bois dudit Jean et sur ce que les dits religieux contrevenants à tort aux droits forestiers de la forêt d'Échauffour, par laquelle ceux‑ci sont moniteurs dans leur droiture, mais condamnés à prêter serment de féauté aux religieux qui sont maintenus dans la possession de ce qu'ils avaient acquis dans les fiefs d'Échauffour et de Montreuil, à la charge de payer 150 livres "à Jean de Saint‑Céneri et à Robert de Thibouville".

Il semble bien que pendant tout le Moyen Age l'importance de la forteresse d'Echauffour assurant une sécurité relative à ses habitants ait permis un bon développement économique de la localité, malgré les querelles et les luttes entre les grands féodaux de l'époque. Ce qui est certain, c'est qu'en 1271 Echauffour reçut le titre de ville et ses habitants turent qualifiés de "bourgeois". En 1308, ils désignèrent deux représentants aux États Généraux dont les noms sont parvenus jusqu'à nous : Jouen Desart et Ginfray Roussel.

Cette suprématie d'Échauffour sur toutes les paroisses avoisinantes durera jusqu'au XIXe siècle, et à cette époque Échauffour était encore la commune la plus habitée du canton.

 

4. Les Harcourt (XIVe siècle ‑ début du XVIe)

 

On ignore dans quelles conditions Jean de Saint‑Céneri et son gendre Robert de Thibouville quittèrent Échauffour dans les dernières années du XIII, siècle, mais on sait qu'en 1301 la seigneurie d'Echauffour appartenait à Robert II d'Harcourt, seigneur de Beaumesnil, et que cette année, là il donnait avec sa femme Anne de Villequier confirmation de tout ce qu'ils possédaient dans les fiefs d'Échauffour et de Montreuil.

En ce début du XIVe siècle, le château d'Échauffour était devenu un château important et son seigneur jouait un rôle très en vue en Normandie; c'est pourquoi il avait été érigé en Baronnie et son seigneur, Robert II d'Harcourt, tenait séance à l'échiquier de Normandie. Il portait sur son écu : de gueules à deux fasces d'or (armes des d'Harcourt).

Depuis le milieu du XIVe siècle jusqu'au milieu du XVe eut lieu la guerre de Cent ans qui fut une longue lutte entre les troupes fidèles au roi de France et celles du roi d'Angleterre auxquelles s'était allié Charles le Mauvais, Roi de Navarre. Dès le début, les Anglais avaient occupé le Duché de Normandie et tenaient le pays, appuyés sur les châteaux‑forts parmi lesquels celui d'Echauffour n'était pas des moindres. La guerre faisait rage entre les deux partis et de 1356 à 1364 le château d'Échauffour fut pris, perdu et repris à plusieurs reprises.

Une pièce du chartrier de Saint‑Evroult mentionne qu'un officier anglais de la place d'Échauffour du nom de Jacques Féron donna le 17 janvier 1364 quittance à Jean de Beaumont de la somme de 60 francs d'or "et de trois pourpoints de camocas (tissu du genre drap en soie) au prix de quarante-deux louis d'or lesquels pourpoings et la dicte somme d'or, le dit Beaumont devait a à dit Anglais pour Monsieur Robert Perez, chevalier, comme le dit Beaumont disait et le dit Englays. Et avecque ce le dit Englays congnut et confessa avoir eu et reçu du dit Beaumont 10 francs d'or et une selle pour le dédommager du deffaut de paiement des dites choses non païées au dit Englays au terme ou le dit Beaumont au nom du dit chevalier luy avait promis de païer".

Deux jours plus tard, Pierre de Cointrel, Vicomte du Perche, autorisait Jean de Beaumont à faire vendre l'héritage de Pérez pour se rembourser de ce qu'il avait versé à Féron.

La Chronique Normande du XIVe siècle mentionne que vers le milieu de 1364 le Sire de la Ferté, Maréchal de Normandie, accompagné du Sire de Tournebut et de Guillaume du Merle, vinrent mettre le siège devant Échauffour. Bertrand du Guesclin, accourant de Valognes, vint leur prêter main forte et, après un siège de 42 jours, "fut la forteresse rendue par si que ceulx de dedans s'en alèrent, sauves leurs vie et biens".

La chronique des quatre premiers Valois relate ce siège de la place forte d'Échauffour en 1364 en ces termes :

"Plusieurs Barons de Normandie, c'est à sçavoir Guillaume du Merle, etc…, allèrent mettre le siège devant Échauffour, le plus fort chastel que les Anglais avaient en Normandie ny en France, hors les chasteaux roïaulx que tenait en Normandie le roi de Navarre. Cestuy fort d'Echauffour ne pouvait être pris par assault. Et pour Monseigneur du Merle Guillaume qui moult était sage homme d'armes fit et establit une myne et fit venir mineurs du païs de La Ferté et de L'Aigle. Lors commencèrent fort à miner. Les Anglais aperçurent la myne et firent contreminer. Et advint aussi que les deux mynes s'encontrèrent. Les Anglais et les Normans, comme les mynes furent ouvertes, eurent bien souvent de dures batailles et donc par le conseil du dit Monseigneur du Merle on refit une contre myne. Alors avait ung Englais à Echauffour qui avait esté clerc et escollier, lequel avait nom Hoclequin Lucas. Cestui Anglais fit traicté aux Normans qu'il se rendait à eux, et leur rendit le fort d'Échauffour ".

Le souvenir du passage de du Guesclin venant faire ce siège est resté très vivace à Échauffour. En effet, une maison du vieil Echauffour, proche du château, datant du XIVe siècle, qui fut une belle maison, malheureusement aujourd'hui très détériorée, est encore appelée "la Maison de Du Guesclin".

Echauffour ainsi libéré des Anglais, les Harcourt purent recouvrer leur baronnie et, en 1396, Robert d'Harcourt était en mesure de jouir de toutes ses prérogatives de Seigneur d'Échauffour.

Mais, au début du XVe, siècle, les combats entre les troupes fidèles au Roi de France et celles fidèles au Roi d'Angleterre reprirent avec plus de violence. Robert d'Harcourt répondant à l'appel de son suzerain, le Roi de France, partit mettre ses forces à la disposition de ce dernier. Malheureusement, le désastre d'Azincourt, en 1415, où Robert d'Harcourt fut tué, permit aux Anglais d'occuper toute la Normandie et la place forte d'Échauffour retomba une fois de plus entre leurs mains.

En 1417, le Roi d'Angleterre attribuait le domaine d'Échauffour à un fameux chevalier du nom de Glasdal, puis peu après, le 12 avril de cette même année, il le concédait à ‑ John Green, "à la suite de la confiscation sur Robert d'Harcourt expatrié et décédé". Mais le 26 avril suivant, le Roi attribuait à nouveau Échauffour à John Newton. Mais l'enregistrement des lettres patentes d'attribution à John Green ayant été établi, celui-ci considéra que John Newton lui devait une indemnité. Le Roi attribua alors à ce dernier la somme de 200 saluts d'or pour obtenir son entier désistement.

A cette époque, le Roi d'Angleterre entendait affirmer sa domination sur tout notre pays et, en 1420, le désastreux traité de Troyes soulignait l'effondrement de l'autorité du Roi de France. Malgré tout, en Normandie, ses partisans tentèrent d'intervenir, mais ils furent écrasés à Verneuil, en 1424.

Le pays était alors soumis à l'occupation des troupes anglaises et déjà, à ce moment, dans les campagnes, cette occupation était mal supportée. C'est une des raisons du sursaut de patriotisme de cette époque dont Jeanne d'Arc fut l'héroïne. A Échauffour même les paysans ne restèrent pas inactifs et au printemps de 1424 ils livraient combat à Planches à une troupe anglaise. Ils n'eurent pas le dessus et durent se retirer avec des pertes en tués et en prisonniers. Ils tombèrent peu après entre les mains des Anglais, de la garnison de L'Aigle. Ceux-ci, poussant jusqu'à Échauffour, pillèrent la localité et emmenèrent pri­sonnier le curé, l'abbé Thibault Le Prévost. Ce dernier ne fut libéré qu'en février 1425 sur intervention du Roi de France.

 

5. Les Le Gris (XVIe‑XVIIe siècles)

 

L'occupation anglaise d'Échauffour se prolongea jusqu'en 1449 et après leur défaite en 1453 à Castillon, près de Bordeaux, les Anglais se retirèrent de France, n'y conservant que Calais.

Lorsque la Seigneurie d'Échauffour fut enfin libérée, elle se trouva sans titulaire car Robert d'Harcourt, baron d'Échauffour, avait été tué à Azincourt, en 1415, sans être marié et sans laisser d'héritier.

Aussi, par lettre patente du 5 juillet 1461, le Roi de France Charles VII attribuait, la seigneurie d'Echauffour à un preux chevalier, Jean Le Gris, dont l'écu portait : de gueules à la face d'or (10).

Par ces lettres patentes, le Roi accordait "le bénéfice du relief d'appel à Jean Le Gris, écuyer baron d'Échauffour, sur clameur intentée par le Duc d'Harcourt à Hue de Veufville, chevalier, son héritier, mort à Azincourt, au temps duquel trépas, le dit suppliant était âgé de huit ans environ, et pour ce que Pierre Le Gris en son vivant chevalier et père du dit suppliant incontinent et assez tost après la desserte de mes dizs ennemis, se parti du dit païs de Normandie et abandonna tous ses biens avec le dit suppliant se « parti et demeure toujours en notre obéissance où il nous a toujours servi en nos guerres comme notre vray et loyal sujet.

 Le dit Pierre Le Gris trépassa semblablement depuis à la bataille de Verneuil. Et à cette cause que le dit suppliant qui tout à l'occasion « de ce qu'il a esté mineur d'ans et que le dit pais d'Echauffour par le fait des guerres a été longtemps inhabité".

En 1456, Jean Le Gris avait fait une transaction avec les moines de l'abbaye de Saint‑Évroult au sujet de la gestion de ses domaines.

Un aveu rendu en 1491 au Duc d'Alençon nous renseigne sur la grande importance de l'autorité du Baron d'Echauffour à la fin du XVe siècle. Ses domaines s'étendaient alors sur Reugon, Le Sap‑André, Saint­Nicolas‑des‑Lettiers, Monnay, Planches, Saint‑Pierre‑des‑Loges, etc… et bien sûr aussi sur Saint‑Germain et Saint‑André d'Échauffour. Tous ces domaines donnaient lieu à redevances payables le jour de la Saint‑Jean ­Baptiste. Les domaines où il y avait château, manoir, haut‑fourneau, prévôté, moyenne et basse justice étaient astreints à une rente de 33 livres 6 sols 8 deniers envers le Duc d'Alençon.

Pendant tout le XVIe siècle, les Le Gris se succédèrent à la tête de la Baronnie d'Echauffour. A Jacques Le Gris succéda son fils Pierre qui épousa en 1545 Jeanne de Thieuville, Dame de Tallevart Sainte Croix et Montfiquet, puis la baronnie revint à Félix Le Gris qui n'eut pas de descendant mâle, mais une fille, Adrienne, qui fut l'héritière d'Échauffour.

En 1585, se formait la ligue qui sous l'autorité du Duc de Guise groupant les catholiques intransigeants s'opposant aux protestants dont l'animateur était Henri de Navarre, le futur Henri IV. Il y eut alors une véritable guerre de religion qui eut ses répercussions en Normandie.

En particulier, le Baron d'Echauffour avait épousé la cause de la ligue et eut de ce fait son château assiégé à plusieurs reprises (11).

De plus, les paysans de la région, excédés par les pillages et les destructions des gens de guerre, se soulevèrent pour défendre leurs libertés et ce fut alors une véritable Jacquerie. Finalement, après la bataille d'Ivry (14 mars 1590), la ligue fut définitivement vaincue par Henri IV, et Félix Le Gris, Baron d'Échauffour, dut se soumettre au Roi de France. Désormais, le château d'Echauffour ne devait plus jouer aucun rôle dans une opération militaire.

 

6. Les Érard (XVIIe siècle)

 

Le 21 novembre 1585, Adrienne Le Gris qui était la fille unique de Félix Le Gris et héritière d'Echauffour épousait Gaspard Érard, seigneur de Cisai (12). Un ancêtre était venu en 987 avec une armée de Danois au secours de Richard I, Duc de Normandie, puis au XVe siècle cette famille s'était établie en Lorraine, dans le Barrois, dans l'Est de la France (région de Bar‑le‑Duc). Un aïeul de Gaspard Érard avait été mis page chez un prince voisin mais, querelleur, il s'était disputé avec un autre page et l'avait tué. S'étant alors enfui, il s'était réfugié à Alençon où il s'était marié, avait fait ainsi souche en Normandie d'une autre branche de sa famille.

Ce Gaspard, qui devint Baron d'Échauffour après la mort de son beau-père Félix Le Gris, semble avoir été un seigneur batailleur, turbulent et souvent pillard. En août 1604, il aurait tué en duel son cousin et voisin Robert Le Conte, seigneur de Poment et de Saint‑Aubin. Après 1610, Henri IV ayant été assassiné par Ravaillac, le pouvoir central devint précaire entre les mains de la régente, Marie de Médicis, et c'est alors que Gaspard Érard se distingua par des actes de brigandage contre les seigneurs voisins et aussi contre les populations.

Mais lorsque Richelieu devint premier ministre en 1624, il s'employa à mettre bon ordre à toutes ces exactions. Il châtia les seigneurs et ordonna la destruction des forteresses qui leur servaient de repaire. Une tradition veut que Gaspard Érard ait été décapité par arrêt de justice. Quant à la forteresse d'Échauffour, une ordonnance royale de juillet 1626 en prescrit le démantèlement.

C'est vraisemblablement le fils de Gaspard Érard qui s'appelait également Gaspard qui obtint lors de la démolition de la forteresse de conserver une tour qui fut écrêtée et les murs qui forment le château actuel. Pour en faire disparaître le caractère militaire, il fit percer de grandes fenêtres (13) à espacements réguliers sur les façades et les pignons. Du reste, de la forteresse, il ne subsiste plus aujourd'hui que des éléments de fossés et de nombreux et importants affleurements de fondations qui soulignent encore toute l'importance de l'ensemble.

Ce deuxième Gaspard fut un personnage plus soucieux que son père de ses devoirs et de ses responsabilités. Non seulement, il s'appliqua à relever et à conserver ce qui était possible de l'ancien château qui formait un véritable centre de la région depuis ‑six cents ans mais désireux de conserver le prestige et les traditions des anciens seigneurs d'Échauffour, il sollicita, ainsi que sa mère le lui avait demandé par testament, de joindre à son nom d'Érard le nom de Le Gris que portait mère dont les ancêtres s'étaient distingués depuis deux siècles à Échauffour. Le Roi de France lui donna satisfaction et par lettres patentes datées de 1645 il était autorisé à unir les noms d'Érard et Le Gris dans sa personne et celles de ses descendants.

En outre, ce Gaspard Érard‑Le Gris sut si bien se faire remarquer du pouvoir royal, et aussi donner de l'importance et du rayonnement à. sa Seigneurie, qu'en 1648 ‑de nouvelles lettres patentes érigeaient en Marquisat les Baronnies de Montreuil et d'Échauffour qui relevaient en plein fief du Duché d'Alençon et qui depuis plus de six cents ans avaient été décorées de ce titre de Baronnie.

Gaspard Érard Le Gris avait épousé en 1628 Louise du Merle, fille de Jean du Merle, seigneur de Blancbuisson, et de Jeanne d'Orbec. Devenu veuf en 1674, il épousa en secondes noces, en 1680, Marie Le Prévost, veuve de Pomponne du Buat, seigneur de Reville, dont elle avait eu 9 enfants (14).

De son premier mariage, il eut un fils qu'il prénomma encore Gaspard, ce dernier épousa en 1680, Anne Dorothée du Buat, fille de Pomponne du Buat et de Marie Le Prévost, la seconde femme de son père.

Ce dernier, Gaspard Érard Le Gris, mourut en 1684, avant son père, laissant après lui une fille unique, Anne Dorothée. Il serait celui dont la pierre tombale se trouve dans l'église Saint‑André d'Échauffour et qui porte écrit : "Ci gît Messire Érard Le Gris, chevalier, seigneur, comte de Cizay, âgé de 29, fils de haut et puissant seigneur Érard Le Gris, chevalier, seigneur, marquis de Montreuil, Échauffour et autres lieux".

 

7. Les Roncherolles de Pont‑Saint‑Pierre (XVIII siècle)

 

Anne Dorothée Érard Le Gris épousa le 17 août 1706 Michel de Roncherolles, marquis de Pont‑Saint‑Pierre (1669‑1754), fils de Charles et Catherine Le Veneur de Tillières, premier baron de Normandie, conseiller d'honneur au parlement de Normandie, comte de Gacé, baron d'Écouis, du Plessis et Marigny. Son écu portait d'argent à 2 fasces de gueules.

Il semble bien que ce Michel de Roncherolles de Pont‑Saint‑Pierre, qui jouissait d'une situation très importante en Normandie et qui disposait déjà pour lui d'autres grandes demeures, ait porté peu d'in­térêt au château d'Échauffour dont le lustre ancien avait été quelque peu terni Par les démolitions du siècle 'précédent.

Ce dernier eut au moins deux fils qui, ayant des situations importantes ailleurs et disposant aussi d'autres seigneuries, ne  portèrent pas plus d'intérêt que leur père à leur domaine d'Échauffour.

Aussi, en 1740, ils mirent en vente leurs seigneuries d'Échauffour et de Montreuil ainsi que tous les domaines qui en dépendaient.

Si en ce milieu du XVIIIe siècle, le rayonnement du château d'Echauf­four était quelque peu terni, les habitants de la localité avaient cependant encore conscience d'habiter une cité florissante qui leur avait valu quelques siècles auparavant d'être qualifiés de "bourgeois". Un petit fait permet de souligner cet état d'esprit.

En 1738, les autorités régionales demandèrent aux habitants d'Echauf­four les corvées nécessaires pour l'exécution et l'entretien des routes comme il était d'usage à l'époque. Ceux-ci refusèrent comme indigne d'eux l'exécution de telles "corvées". Ils s'attirèrent alors une sanction qui était usuelle en pareil cas et qui consistait en l'établissement d'une "garnison" de soldats à la charge des habitants.

Cette garnison ne fut que provisoire car pour y échapper on trouva vite à Échauffour les 180 hommes demandés pour faire les travaux de route !…

 

8. Les Montreuil et les Sade (1740‑1844)

 

Les seigneuries d'Échauffour et de Montreuil, mises en vente en 1740, furent achetées par Claude René Cordier de Launay, qui prit par la. suite le titre de marquis de Montreuil. Il était d'une famille de noblesse de robe dont l'écu portait d'azur au chevron d'or accompagne de trois croissants d'argent. Il tenait lui-même une situation importante à Paris où il était magistrat et devint président de la cour des Aides au Parlement de Paris en 1743. Il avait épousé Marie‑Madeleine Masson de Plissay qui était une femme dynamique, tenant son rang avec distinction.

Elle fut jusqu'à sa mort, en 1798, la grande dame d'Échauffour et avait su se concilier l'affection et l'attachement des habitants, ce qui lui permit, malgré son rang, de ne pas être inquiétée sur place pendant les années agitées de la Révolution de 1789.

La fille aînée du marquis de Montreuil, Renée Pélagie, épousa en 1763 Donatien François de Sade, capitaine de cavalerie, qui devait devenir le trop célèbre marquis‑ de Sade. Les écarts de conduite de ce dernier déplaisaient souverainement à son énergique belle-mère qui ne manquait aucune occasion de le rappeler à l'ordre et qui usait, le cas échéant, de ses hautes relations pour le faire sanctionner. Il ne vint à Échauffour qu'au moment de son mariage et une seconde fois, en 1764, mais par la suite il se garda bien d'y reparaître.

Séparé de corps de sa femme en 1790, il ne sera plus question de lui à Echauffour. Il mourra en 1814 à l'asile de Charenton où Napoléon l'avait fait interner.

Madame de Sade eut trois enfants, l'aîné, Louis Marie, né en 1767, fut le soutien de sa mère pendant les heures difficiles de la Révolution. Il fut officier dans les armées de Napoléon et périt en 1808, assassiné par des bandits sur la route en allant rejoindre son unité en Italie.

Madame de Sade mourut en 1810 et fut inhumée à Échauffour, sa fille Madeleine Laure qui ne se maria pas habita après elle le ‑château où elle mourut en 1844 et fut enterrée auprès de sa mère.

Après le décès de Madeleine Laure de Sade, le château d'Echauffour passa à sa nièce Laure de Sade qui avait épousé le baron de Mesnil­durand. Ceux-ci retenus sur leur terre de Mesnil‑Durand, près de Lisieux, n'y habitèrent pratiquement pas. Après eux, le château passa à leur petite-fille Magdeleine de Mesnildurand qui avait épousé Emmanuel de Gibert en 1898. Elle-même y mourut le 21 septembre 1956, léguant sa propriété au général Pierre de Lesquen qui l'habite aujourd'hui.

Les Sade furent à de nombreuses reprises les bienfaiteurs de l'église Saint‑André d'Échauffour, aussi leurs armoiries figurent‑elles en plusieurs endroits des murs et des vitraux.

 

 

 

L'ABBE LAFOSSE

 

 

 

A la fin du XVIIIème siècle, lorsque la Révolution éclate, Échauffour est encore, et même d'assez loin, la plus grosse commune du canton. Bien sûr, les idées nouvelles ont leurs répercussions dans la population et un clan "révolutionnaire" veut s'aligner sur l'ordre nouveau venu de Paris. Mais il ne semble pas qu'il se soit produit de graves excès contre les personnes et même les "ci‑devant" de la famille de Montreuil ne furent pas maltraités. Le bon sens normand avait tempéré les excités venus de Paris!

Il semble par contre que les tenants des idées nouvelles s'en soient pris spécialement à tout ce qui concernait la religion : le presbytère fut vendu, l'église Saint‑André transformée en salpêtrière et en abattoir et le "curé légitime" chassé de la paroisse. A sa place est placé un "curé constitutionnel", l'abbé Fleury, ordonné à 19 ans par l'évêque constitutionnel de Sées. Il échauffe fortement les esprits. Cependant, malgré son zèle pour les idées nouvelles, il ne tarda pas à se brouiller avec les autorités civiles aussi bien de la commune que de la sous ­préfecture et après diverses péripéties il dut se retirer dans sa commune natale : Saint‑Evroult‑Notre‑Dame‑du‑Bois.

C'est dans cette ambiance troublée et agitée qu'en 1803, alors que le nouveau Régime Impérial remet un peu dordre dans la Nation, que l'évêque de Sées désigne un nouveau curé pour la paroisse Saint­André d'Échauffour. Il se nomme l'abbé Lafosse. C'était un très saint prêtre qui dans le désarroi des premières années de la Révolution avait cru pouvoir prêter serment à la Constitution Civile du Clergé. Par la suite il s'était rétracté, il avait été arrêté et emprisonné et enfin libéré. Il brûlait de se dépenser pour sa foi.

Son installation à Échauffour ne put se faire qu'au prix de mille difficultés (15). En premier lieu, en effet, les esprits étaient encore profondément désorientés par 15 ans de grande agitation et de bou­leversements sociaux, aussi en résultait‑il une grande méfiance à l'égard du nouveau venu et une opposition ouverte de la part du maire et de la municipalité. En second lieu, matériellement, la paroisse était en ruines, l'église avait servi de dépôt de salpêtre et d'abattoir et se trouvait totalement vidée de tout ce qui pouvait servir au culte; de plus il n'y avait plus de presbytère. Spirituellement, la paroisse était ‑délabrée, le dernier curé d'avant la Révolution ne faisait pas d'instruction et le curé constitutionnel qui lui avait succédé n'en faisait pas davantage.

C'est cette situation qu'à force de dévouement et d'abnégation l'abbé Lafosse saura entièrement retourner. Malgré les mille difficultés ren­contrées, spécialement de la part des autorités civiles, à sa mort, en 1839, l'église sera convenablement remise en état et remeublée, un presbytère décent sera installé et surtout l'immense majorité de la population aura retrouvé le chemin de l'Eglise.

Mais la grande œuvre de l'abbé Lafosse, celle à laquelle son nom reste attaché bien au‑delà d'Échauffour, est celle de l'éducation et de l'instruction des jeunes filles. Frappé par le vide en cette matière dans sa paroisse, il saura grouper autour de lui des femmes ardentes et dévouées pour se consacrer à cette si belle tâche. Cela correspondait à un si grand besoin à l'époque que l'œuvre prit rapidement une grande extension et aboutit dès 1818 à la fondation d'un nouvel ordre religieux qui prit le nom de l' "Éducation chrétienne".

Lorsque l'abbé Lafosse meurt en 1839 à Échauffour, l'ordre comptait déjà 53 religieuses. De nos jours, il en comprend près de 500, enseignant à près de 10000 élèves tant en France qu'en Belgique, en Angleterre, en Amérique et en Afrique.

A l'époque où l'abbé. Lafosse était nommé à Échauffour, au début du XIX, siècle, la commune comptait encore deux paroisses, l'une, Saint-André, de beaucoup la plus importante (plus de 2000 âmes), et pour le service de laquelle le curé disposait d'un vicaire; et l'autre, Saint-Germain, plus modeste (350 âmes) (fig. 5‑6). Cette dernière était desservie par l'abbé Pierre Castel, déjà en poste avant la Révolution et qui avait prêté le serment constitutionnel. Mais ayant reconnu son erreur, il avait été réintégré en 1804. Il mourra en charge en 1818 et ne sera pas remplacé. Il sera le dernier curé de Saint‑Germain.

Au début du XIX, siècle, deux événements locaux vont marquer la commune. Le 5 février 1815, la mairie, est entièrement détruite par un incendie qui anéantit toutes les archives si précieuses pour l'histoire d'Echauffour! Puis en 1822, malgré l'avis des élus locaux, il est décidé d'amputer le territoire de la commune d'une notable partie qui sera rattachée à la commune voisine de Planches. On peut noter cependant que malgré cela Échauffour reste encore aujourd'hui une commune très étendue : 3315 hectares.

Par la suite et jusqu'à nos jours l'évolution économique et sociale qui a marqué la France entière a eu ses répercussions à Échauffour. Pays presque exclusivement agricole, sa population n'a cessé de diminuer et cette évolution a été encore aggravée par le fait que la construction de la grande ligne de Paris à Granville empruntant le cours supérieur de la Risle et l'aménagement de la route nationale 24 bis suivant le même axe, détournent les courants économiques vers les communes voisines.de Sainte‑Gauburge et du Merlerault (16).

Pourtant, vers 1875, au moment où la France entière s'équipe d'un réseau dense de voies ferrées, une ligne est ouverte de Sainte‑Gauburge à Mesnil‑Mauger desservant une gare à Échauffour, puis peu après une autre ligne d'Échauffour à Bernay dont la tête est reportée très vite à Sainte‑Gauburge. Ces lignes fonctionnent jusqu'en 1954, époque à laquelle le développement du trafic routier les rendait inutiles. Elles furent alors désaffectées et démontées.

 

PAUL HAREL

 

Il appartenait à un enfant d'Échauffour de redonner un certain renom à son pays dans les dernières années du XIX' siècle. Il se nommait Paul Harel. Son père, avocat à Vimoutiers, était venu gérer une auberge que son grand-père avait construite à Echauffour en 1822. C'est là qu'il naquit le 18 mai 1854. Après des études faites un peu à la diable, il se sentit une très vive vocation poétique et littéraire. Il se fit vite remarquer et ses oeuvres connurent le succès et lui méritèrent de flatteurs prix littéraires. Il toucha à presque tous les genres. Ses recueils de vers sentent bon la Normandie fraîche et ver­doyante, ce sont : "Sous les pommiers", "Gousse d'ail et fleurs de serpolet", "Rimes de broche et d'épée", "Heures lointaines", "Aux champs", "Voix de la glèbe", "En forêt", "Poèmes mystiques et champêtres". En prose il écrivit des romans : "Le demi‑sang", "Madame de la Galaisière". Mais c'est surtout dans ses recueils de souvenirs et de nouvelles qu'apparaît sa personnalité vive et parfois truculente, ce sont : "A l'Auberge du grand Saint‑André", "Souvenirs d'auberge", il s'essaya même dans l'art dramatique avec "L'herbager".

Mais cette activité littéraire si bien remplie ne l'empêcha pas de rester fidèle non seulement à son sol natal, mais aussi à la profession familiale. C'est en 1877, qu'il alluma ses fourneaux à "l'Auberge du Grand Saint‑André" où il se montra aussi brillant en gastronomie qu'en art poétique. Il sut en effet finement accommoder ses mets et surveiller sa cave, mais il avait en outre une manière inégalable d'accueillir, de traiter et d'honorer ses hôtes. C'est pourquoi, non seulement toutes les notabilités du pays, mais encore de nombreuses personnalités parisiennes, spécialement des milieux littéraires, vinrent apprécier sa chaude et cordiale hospitalité qu'il put poursuivre jusqu'à la veille de la guerre de 1914.

Il fut un excellent conteur, un observateur sincère et de grande sensibilité souvent marqué dans ses récits par son métier, tels ses "Souvenirs d'Auberge" et "A l'Enseigne du Grand Saint‑André". Il fut aussi un chantre inégalable de son terroir, de sa terre, de ses bois, de ses vallons, de ses forêts.

Il était aussi profondément croyant et sa foi éclatait souvent dans ses vers. C'est lui qui fit élever en 1925 le magnifique calvaire qui domine le pays en un des points les plus élevés de la commune, à la Butte blanche.

Il s'éteignit à Echauffour le 10 mars 1927 profondément regretté par un nombre considérable d'amis et d'admirateurs, qui tinrent à ‑venir l'ensevelir dans sa terre d'Echauffour.

Les débuts du XX siècle furent marqués par la grande tourmente de la guerre de 1914‑1918. Fort heureusement, la commune fut épargnée par les hostilités et resta à l'écart de l'invasion. Mais ses habitants répondirent très nombreux à l'appel de la Patrie, ils ne ménagèrent ni leur bravoure ni leur vaillance au point que 48 d'entre eux tombèrent glorieusement au champ d'honneur.

Plus près de nous, les horreurs de la guerre vinrent encore nous éprouver de 1939 à 1945. Cette fois, non seulement 1l enfants d ' Échauffour donnèrent encore leur sang pour la France, mais la commune ne resta pas à l'écart des hostilités. A plusieurs reprises, et spécialement en 1944, les troupes allemandes passèrent et cantonnèrent dans le pays, amenant avec elles toutes les servitudes qui découlent de pareilles circonstances : menaces, hébergement, réquisition, etc.

Le 13 juin 1944, l'aviation alliée déversait 53 bombes sur la commune. Il semble que la futaie du château ait été visée ; elle avait en effet abrité d'importantes unités motorisées allemandes peu de temps aupa­ravant. Fort heureusement, presque toutes les bombes tombèrent en plein champ, les dégâts furent minimes et il n'y eut aucune victime.

Enfin, le 12 août 1944, sonnait l'heure tant attendue de la libération. Des forces anglaises venant de Gacé et des forces américaines venant du Merlerault faisaient leur jonction à Échauffour sans que la localité ait été bombardée. Malheureusement, en guidant l'avance des alliés, Jean Saillard était tué par l'explosion d'une mine.

Aujourd'hui la vocation d'Echauffour est encore essentiellement agri­cole, mais l'esprit d'entreprise et le dynamisme de ses habitants ont permis d'y ajouter des activités industrielles et commerciales prospères qui contribuent également à la vie économique du pays.

Mais le site lui-même, si plein du charme qu'a si bien chanté Paul Harel, à la limite du pays d'Auge, du pays d'Ouche et du Perche, si agréablement bocagé et vallonné, près de la forêt de Saint‑Évroult, attire les gens des villes à la recherche de lieux calmes et séduisants pour y établir leurs résidences secondaires.

Ainsi, malgré l'urbanisation galopante de notre siècle, il est permis d'espérer qu' Echauffour, conscient de son charme et fier de son passé, saura continuer à tenir dans la région la place qu'elle occupe depuis si longtemps.

 

Général P. DE LESQUEN

 

NOTES

 

1) X. Rousseau, Dict. du Pays d'Argentan, s.v. « Échauffour », III, p. 30‑31.

 

2) Trad. de Louis Dubois, dans la Coll. des Mémoires relatifs à l'Hist. de France, par M. Guizot, 1826. O. Vital, Hist. de Normandie, 111, p. 60‑61. Texte et traduction repris par P. Bonet, Bull. de l'Ass. des Professeurs de langues anciennes de l'Académie de Caen, il, avr. 1979, p. 12‑16‑

 

3) Nom aujourd'hui inconnu. Sur les noms de lieu en ‑erie, Le Pays d'Argentelles, III, 1, juil. 1978, p. 21. C; c'est le plus ancien nom de ce type que nous connaissions. Bercot, nom de personne.

 

4) A. Longnon, Les noms de lieu de la France, p. 561, § 2595; A. Dauzat et C. Rostaing, Dict. des noms de lieux de France, s.v.

 

5) Inst. nat. de la Statistique, Rouen, Lieux‑dits.du dép. de l'Orne, 2, p. 40.

 

6) Au Pays d'Argentelles, 11, 4, avr. 1978, p, 103‑106.

 

7) Il n'est pas inutile de noter ici qu'à cette époque des seigneurs normands très aventureux avaient colonisé le Sud de l'Italie et fondé le Royaume Normand des deux Siciles; ce qui explique les allées et venues fréquentes des seigneurs Normands en Italie.

 

8) Le cellerier était chargé de l'approvisionnement et de l'intendance d'un monastère.

 

9) Sur la formation des noms de lieu en ‑ière, Au Pays d'Argentelles, 111, 1, juil. 1978, P. 21.

 

10) C'est l'écu de la branche d'Échauffour qui figure sur les armes actuelles d'Échauffour. Magny, Nob. de Normandie, donne aux Le Gris, sgr et baron de Montreuil, baillage d'Alençon, d'argent à la fasce de gueules.

 

11) On a trouvé dans les gazons du château actuel des boulets en fer qui proviennent vraisemblablement de ces sièges.

 

12) Les Érard portaient d'azur à trois membres de griffon d'or appuyés sur trois chicots d'argent, le tout en pal, 2 et 1, Soc. hist. et arch. de l'Orne, LXX, 1952, p. 59 et fig. 9.

 

13) Des travaux ultérieurs ont permis de retrouver une fenêtre d'origine, beaucoup plus petite et étroite que celles qui ont été aménagées par la suite.

 

14) La chose serait à préciser, mais il semble très possible que les trois squelettes qui reposent dans la crypte de l'église Saint‑André d'Échauffour soient ceux de Gaspard Érard Le Gris et de ses deux épouses.

 

15) On en trouvera le détail dans le savant livre du chanoine P. Fiament, L'abbé Lafosse, fondateur de l'Éducation chrétienne, 1772‑1839, couronné par l'Académie Française.

 

16) Il est intéressant de noter que le territoire de la commune d'Échauffour étant limité au Sud par le cours de la Risle, il fallut pour aménager la gare, de Sainte-Gauburge détourner le cours de cette rivière vers le Nord, et qu'en fait cette gare s'est trouvée en partie sur Échauffour.